L’Isla Del Sol : Aux origines de la civilisation Inca! part.1

Nous traversons la charmante place centrale, à peine réveillée, longeant des rideaux de fer encore à moitié fermés. Le fond de l’air semble frais.
La petite cité lacustre, à demie plongée dans la pénombre, se zèbre d’eclats blancs, bandes de lumière aveuglante s’introduisant par les ruelles perpendiculaires, indiquant la présence d’un soleil déjà puissant.
Au bout de la rue principale, je distingue les contours de l’étendue d’eau. On avance.

08:18

Arrivée sur le port miniature. Pas un vent! pas une vague!

Le lac, de bon matin, paraît d’un calme olympien. J’obsèrve les futurs voyageurs, tels de petites fourmies noires, leurs baluchons sous le bras, monter en file indienne sur les longs pontons d’embarquement, pour rejoindre leur navette.

Suivant le mouvement, nous empruntons une passerelle, avançons sur des planchettes en bois pourrie, puis enjambons le bord du grand bateau afin de nous installer sur le pont supérieur, au milieu d’une vingtaine de jeunes baroudeurs.
08:47

Une fumée blanche s’echappe du moteur yamaha. Coupant enfin le cordon ombilical de la « terre-mère », nous quittons la digue, seul lien nous rattachant à Copacabana. La navette se lance alors sur les flots cristalins, destination : l’île du soleil.

08:52

Le gros matou des mers avance, ronronnant face aux vents frais. Tout autour de cette immensité bleue, se dessinent de jolies montagnettes tachetées d’arbres.
Une voix intérieure me chuchotte :
« j’ai du mal à croire que nous sommes sur le lac Titicaca. Notre bateau navigue par 4000 mètres d’altitude, au niveau des stations de ski. Nous pourrions presque descendre les pistes enneigées sur notre vieux rafiot. Suréaliste! »
Doucement, mais sûrement, au milieu des nuages, la navette avance.

09:14

L’eau frappe les bords de la coque à un rythme régulier, dessinant, sur le lac turquoise, une immense traînée blanche.
« Fchhhhhhh, Fchhhhhhh…. »
Tout en observant les remous se former au-dessus des eaux profondes, je repense aux nombreuses plongées du commandant Cousteau. Peut-être sommes-nous actuellement en train de survoler une de ces mythiques épaves tapissant le fond de l’eau? Et qui sait, ce vaisseau fantome, dormant calmement entre les algues, renferme peut-être, en son sein, des trésors d’or, de cuivre et d’argent!

09:36

Arrivée dans une crique.
Passage étroit entre deux rochers. La pierre calcaireuse frôle notre coque, pour disparaitre dans les profondeurs. Peu à peu, les bords du lac se rapprochent. Des bandes de terre, longs ilôts de pierres blanches et d’herbes rases, nous regarde passer, silencieux compagnons de voyage.
L’embarcation file désormais vers un grand rocher vert, géant de pierre, allongé sur la surface de l’eau : l’isla del sol.

09:53

Nous suivons les courbes de l’île. La nature s’y étale en escalier. Les rares maisonnettes, construites à flanc de colline, se noient dans la végétation.
Au loin, un petit embarcadaire se forme.

09:59

On accoste contre un ponton de pierre. Quelques personnes descendent.
J’admire ce superbe paysage insulaire. Une étrange beauté plane les lieux. Deux grandes statues Inca, un roi et sa reine, personnages « en plastique » très coloré, semblant sortir d’un parc d’attraction, réceptionnent les nouveaux arrivants. Entre les deux géants, des marches d’un escalier grimpent vers les hauteurs pour disparaitre dans l’épaisse végetation.
« C’est la partie Sud de l’île. Les marches blanches que tu vois, c’est le mythique escaliers des incas. On fera cette partie de l’Isla del Sol demain. Là, nous allons au Nord. »
Me raconte Margaux. Le programme semble aléchant.
« Je me soumets, mon capitaine! »
Et le bateau, quittant le ponton, repart.

Après avoir suivit les petites falaises sauvages, nous entrons dans une grande baie. Le bateau frôle alors les bords de la côte.

10:37

On accoste enfin. De hautes herbes se faufilent entre les barques. « les célèbres roseaux ou « totoraux ».
Un petit village se dévoile enfin devant nous, au creux d’un décors de jolies montagnettes dépourvues de toute végétation. « Nous avons jeté l’ancre dans la baie de la minuscule cité de Challapampa. Tout le monde descend! »
Je mets enfin un pied sur la mythique île du soleil, morceau de terre flottant au milieu de nulle part, et qui serait, selon la légende, le berceau de la civilisation inca. Tout en déambulant sur ce sol sacré, je réalise ce que je vis : un grand moment!
Au bord de la lagune, confortablement assis à la terrasse d’un petit café, nous faisant connaissance avec notre futur guide. « Je m’appelle Jorge Huanca Mendoza. Bienvenue dans mon village. Le programme que je vous propose, est le suivant : visiter toute la partie nord de l’île et découvrir l’histoire des incas, leurs mythes, leurs légendes! » Rien que d’y penser, j’en salive d’avance.

Le garçon nous dresse alors un rapide topo des lieux. L’Isla del Sol fait parti d’un ensemble de 7 îles, dont l’îsla de la luna. Sur ce morceau de terre, vivent actuellement 3000 âmes. La beauté de cet endroit est préservée par de strictes lois, en matière d’urbanisme. « On ne peut pas construire au-delà d’un étage et on doit respecter le style architectural »

Une petite voix interieure me chuchotte « devant le tourisme galopant et face aux promoteurs immobiliers verreux, jusqu’à quand cet endroit restera-t-il un paradis sur terre? »
Faisant mine d’ignorer la question, je me retourne pour admirer la superbe baie. « Le lieu, encore un peu sauvage, se révèle de toute beauté! »
« Bienvenue dans le sanctuaire sacré des incas ! »

12:06

« Allons au musée de l’île! »
Suivant le guide, nous avançons sous un soleil de braise, dans des ruelles sans âge, bordées de murets en pierre taillée et en torchis. J’aperçois, dépassant du chemin, quelques fragment de végétales tombant des toitures en roseau. A chaque pas, nous régressons à travers le temps, pénétrant dans un décors antique. Ce village semble, comme figé, depuis la nuit des temps.
Arrivée devant une baraque blanche. Au fond d’un minuscule bureau, un vieil homme au beau visage fier, mâte et strillé de vie, chemise violette et chapeau élégant, nous délivre les entrées du musée.

12:18

La porte du musée s’ouvre sur une grande pièce flanquée de vitrines poussiéreuses.
Jorge amorce la visite par une belle théorie sur l’histoire de l’île :
« 1200 ans avant Jesus Christ , le lac était gelé. L’isla del sol était alors recouverte de neige. L’air glaciaire prit fin avec le rechauffement de la terre, provoquant la fonte des neiges et la montée du niveau du lac. Certains parlent alors d’une immertion des terres jusqu’aux Salar de Uyuni. Cela expliquerait l’immersion des terres et la disparition sous les eaux des ancêtres des Incas, la civilisation Tiwanaku. »

J’admire les objets représentés derrière les petites vitrines poussiereuses : offrandes et vases de cérémonie en forme de tête de pumas.
Un petit objet superbement sculptée attire mon attention. Une jolie tête de Tiwanaku surmontée d’une minuscule cheminée.
« c’est une petite pipe de cérémonie servant à fumer le cactus San Pedro, plante hallucinogenes nécessaires aux rites sacrés. Si vous faites attention, sur l’île vous verrez quelques uns de ces cactus »
Une pensée saugrenue me traverse l’esprit. « Tiens! Je goûterai bien à cette plante pour entrer en relation avec les dieux Incas! »

Accrochées au mur, des photos présentent un rituel destiné à la mère des eaux, la madre Lacustre :
Je vois deux hommes en tenue de prêtre incas, renversent à la surface de eaux, un énorme vase remlis de fleurs rouges sacrées : les « Kantuta ».
« Une légende raconte que lorsque
le roi inca, tenant dans ses bras la princesse mourrante, monta au sommet de la montagne de Cochabamba. La princesse s’éteignit et soudain il se mit fortement à pleuvoir. Une immense flaque de sang se rependit sur la roche. Et, de cette mare pourpre, des fleurs, de couleur sang surgirent : les Kantuta.

Passage devant une petite école, aux murs bleus.
Jorge nous montre alors une plante poussant sur le bord de la route.
« cette plante, appellée en La « Mo ou « q’ua » (en Tiwanaku), permet de soigner de la grippe, en la consommant par infusion.
Je vous donne cet exemple pour vous expliquer que toutes les plantes ont des propriétés médicinales et que les Tiwanaku étaient, avant tout, des guérisseurs maitrisant la science des plantes. Les incas héritèrent aussi de cette incroyable connaissance! »

13:56

Au bord de la petite corniche pré-incas, le guide nous présente une plante. La fameuse fleur rouge, née du sang d’une reine et servant d’offandes aux dieux. La mythique Kantuta. A deux pas de là, deux ânes au poil long, ignorant notre passage, broutent tranquillement l’herbe sacrée.

14:05

Contre une antique maison en mur d’adobe au toit de paille poussent des touffes d’orties aux larges feuilles piquantes.
« Cette plante permet de guerir le mal de tête. Notamment les lendemains de fête biens arrosés. Une solution contre la gueule de bois! »
Je prends note. Un jour, j’en aurais sûrement besoin!:-)

Jorge, pour terminer son rapide exposé, nous explique la signification du nom du lac : Titicaca.
Le mot « Titi Caca » veut dire « Puma gris ».
« Car sur l’île vivaient des pumas! »
D’où les nombreux vases sacrés alignés représentant des têtes de felin.

13:22

Traversée d’une grande plage de sable fin encadrée de roches. Un escalier creusé dans la falaise monte vers le ciel cristalin. Nous grimpons.

13:34

Au sommet de cet escalier, sculpté dans la roche, nous arrivons devant une superbe porte antique : « la porte du puma »
Notre guide explique alors qu’elle servait de contrôle aux personnes venant sur l’île.
« Personne ne vivait ici! Les incas ne se rendaient sur l’isla del sol que dans le seul but de faire des offrandes. Car l’île était alors un espace de cérémonie, un lieu sacré une sorte de temple!
Ici, sous nos pieds, réside une incroyable source d’énergie. Cette puissance, venant des pierres, était nécessaire à toute pratique mystique. Cela vous surprendra peut-être, mais dans notre culture, les pierres sont vivantes! »
Tout ce qu’il nous dit me rappelle l’expérience faite avec une boussole lors de notre visite sur le site Tiwanaku. En plaçant l’objet au-dessus d’un rocher de lave, l’aiguille avait totalement paniqué, perdant tout sens de l’orientation. L’isla del sol regorge de cette roche volcanique pleine d’énergie.
Tout en écoutant le gars, j’admire la vue. Depuis les hauteurs, nous surplombons une magnifique baie eaux transparentes. En contrebas, la plage de sable blanc s’étale en un beau croissant de lune.
J’aperçois à nos pieds, des gamins descendre les marches de l’escalier, quatre à quatre.
« Poursuivons notre promenade! »
Nous glissons donc sous la porte sacrée.

Au bord de la corniche se déploie un superbe paysage de cultures en terrasses, restes de l’époque Tiwanaku.
« les parcelles agricoles, épousant parfaitement la pente, sont composées, tels de gros sandwiches, d’une superposition de plusieurs couches de sediments. D’abord une base de grosses pierres perméables absorbant les pluies. Par dessus, sont empilés des roches plus fines, servant à filtrer l’eau. Le tout est recouvert d’une couche de terre. C’est dans ce sol que sont plantées les cultures. Cela donne le paysage en escalier que vous avez devant vous. »
Je suis impressionné par tant de génie.
« Ces techniques ancêstrales sont absolument incroyables! »

14:32

On quitte la falaise et les cultures en terrasse pour s’enfoncer dans l’interieur des terres. Nous marchons sur un chemin de terre bordé d’épais murets, petits remparts constitués de grosses pierres. Le long de notre agréable promenade, aux abords de quelques batisses traditionnelles, s’épanouissent des bouquets de fleurs multicolores.

15:09

Dans le ciel azur, J’observe de grands rapaces planés. Leurs ombres furtives glissent sur quelques ruines en pierre blanche.
« Ce sont des condors! Les oiseaux sacrés des incas.
Les murs que vous apercevez en contrebas sont les restes d’une antique enceinte dont l’entrée est juste devant vous. Le chemin de larges dalles blanches qui commence devant nous, pénètre dans ce perimètre sacré et s’étend jusqu’au temple que nous allons visiter, haut lieu sacré situé à l’extremité de l’île, à deux pas de la plage des Incas. Si venez ici à la tombée de la nuit, vous sentirez une incroyable énergie. Le lieu, ancien espace de méditation inca, possède un véritable pouvoir! J’en ai fait l’expérience. C’est impressionnant! »
En passant la porte, nous nous engageons donc sur le chemin sacré.

Devant nous, le guide s’accroupit et, tout en nous racontant une histoire incroyable, réuni 3 cailloux pour former un triangle :
« Tout près d’ici, existe un monde perdu, une île engloutie dans les fonds du lac Titicaca. Ce morceau de terre noyé par 200 metres de profondeur se trouve au centre d’un triangle naturellement formé par trois îles.
Énormément d’energie circule entre les trois terres.
Ce monde perdu fut découvert parle Commandant Cousteau. Il y trouva les restes d’un temple. De nombreux mystères hantent ce lieu, immergé au fond des eaux »
Jorge emploi à maintes reprises le mot « mystérieux »
Décidemment, l’isla del sol, ses nombreux « mystères » et ses multiples légendes, me fait étrangement penser à l’île de Pâques.

Nous avançons sur le superbe chemin inca, longue langue de pierre
menant à aux monuments les plus sacrés de l’île, la mythique roche Titicaca et les ruines du temple Chinkana.

15:58

Les dernières dalles s’arrêtent sur une grande esplanade, en bordure de falaise. Le lac s’étend, majestueusement, au-delà.
Sur notre droite se dresse un énorme rocher : le monument le plus précieux de la culture Pre-Colombienne :
La grande roche Titicaca.
J’admire cette énorme pierre sacrée. D’étranges alcoves se dessinent sur la paroi, semblant sculptées par la main de l’homme.
« Si vous regardez bien la forme du rocher, vous verrez se dessiner une gueule de Puma. D’où le nom « Titi caca ». Le monument donna son nom au lac.
La légende raconte qu’ici serait apparu, emmergeant du lac, les deux premier Incas : Manco Kapac y Mama Ocllo. «
La civilisation des fils du soleil serait née ici, juste devant moi. Terrible!

16:12

A quelques mètres de l’imposante Roche Titicaca, On s’assoie autour d’une étrange table blanche cernée de tabourets en pierre brute, me rappelant bizarrement un monument celtique. Devant nos yeux s’étend l’immense lac. Ce panoramique, situé à la pointe de l’île, est sublime! C’est un veritable délice pour les yeux.
« Ici, de nombreuses fêtes ont lieu. Le 21 juin, pour l’année andine,
le 21 Aout, en l’honneur du Dieu Viracocha. Ainsi que des cérémonies pour la mère-terre, la Pachamama.
» Ces manifestations religieuses se traduisent par des danses codifiées, autour de ce monument sacré. »
J’imagine la scène, au couchant du soleil, ici, sur les hauteurs de l’île, face au lac titicaca. Une poignée de silhouettes en transe, chantant et dansant frénetiquement, comme ensorcelées par les effets du cactus San Pedro. Une sorte d’immense rave party au sommet des terres, face au lac Titicaca, sur l’île des puissants dieux Incas!

16:32

Nous nous enfonçons les ruines du temple Chinkana, véritable labyrinthe sans fin : une succession de murets en pierre grise, de couloirs étroits et de portes desservant de petits espaces clos. Les nombreux passages étant peu hauts, je me courbe à maintes reprises, et en déduit que les Incas devaient être de petite taille. Nous poursuivons donc notre invisible fil d’ariane et débouchons sur une large cours de pavets plantée en bordure de falaise. Un grandiose panoramas se déploie sous nos yeux, jusqu’a l’extremité de l’ile. En contrebas, dans une petite baie bien calme, s’étend une bande de sable fin : la plage des Incas. Mince filet noir sur fond bleu, une digue s’enfonce silencieusement dans les douces eaux cristallines.

« Ici, dans ce temple sacré, vivaient les Sacerdotes Tiwanaku, puis vinrent les grands prêtres Incas. »
Jorge nous indique un énorme bloc de roche, à l’entrée du temple.
« Cette énorme pierre condamnerait l’accès d’un mystérieux tunnel Tiwanaku. Le passage souterrain partirait d’ici et passerait sous le lac pour rejoindre la cité de Copacabana, ville construite sur les fondations d’un temple sacré.
Ce tunnel aurait aussi des ramifications menant jusqu’à La Paz, voir même jusqu’à Cuzco.
En prenant possession du temple sacré, les premiers Incas en détruirent une partie, et envoyèrent l’or Tiwanaku à Cuzco afin de le faire fondre! »
Je me plais à imaginer une poignée de prêtres empruntant ce légendaire passage secret, glissant sous le lac, parcourant quelques dizaines de kilometres dans le sous-sol Bolivien, pour enfin remonter directement dans les temples voisins. Hallucinant!

Le soleil décline déjà.
« Si l’on doit aller à pieds jusqu’à l’autre bout de l’île, il faut partir maintenant! »
Nous quittons donc les superbes ruines, abandonnant la table en pierre et la roche sacrée, afin d’amorcer notre tonitruante traversée de l’Isla del Sol. Une flèche naïvement peinte sur la roche nous indique la route du sud. Un sentier Incas se déplie sous nos pas.
« il vous faudra 2h45 pour traverser l’île. » Nous avait-on dit.
Un vent glacé se lève. La luminosité baisse. Et nous sommes à 4000 mètres d’altitude. D’après mes calcules nous n’arriverons qu’a la tombée de la nuit.
« Un treck courageux, surtout que nous avons dejà5h de marche dans les jambes! » En toute insouciante, on amorce notre périple. L’escalier inca grimpe.

17:24

De grosses giboulés glaçantes viennent nous fouetter le visage, sous l’oeil moqueur d’un astre solaire désormais bien bas. On s’arrête pour reprendre notre souffle. Nous en profitons pour nous couvrir. Car la nuit risque d’être fraiche sur ce haut sentier, mythique colone vertébrale de pierre filant au sommet de l’île. A part le passage discrêt d’une frêle silhouette de berger, accompagnant son troupeau vers les hauteurs, ici, il y pas d’âme qui vive. Les sommets se découvrent arides et la piste se rèvele pentue. Devant nous s’offre d’immenses étendues d’eau bleue marine, et derriere nous le soleil prépare doucement sa nuit.
Notre progression devient de plus en plus eprouvante, l’escalade continuelle des larges marches faisant craquer les articulations.
L’effort et le manque d’oxygène me
font respirer comme une locomotive. Plus on grimpe vers le ciel et plus mes poumons semblent se réduisent à peau de chagrin. Je sens mon cœur s’emballer. L’altitude n’arrange en rien cette veritable épreuve d’endurance.

Loin du métro parisien et de la foule, nous progressons vaillammant, avec quelques feuilles de coca dans le bec. Le chemin escapé, planté à flanc de montagne, laisse la falaise s’effondrer brutalement dans l’eau.
Je regarde la route de montagne se dérouler et s’accrocher sur les sommets, jolie muraille de Chine serpentant à l’infini, dans le paysage Andine.

18:12

En contrebas je distingue l’embarcadaire par lequel nous sommes arrivé sur l’île ce matin. Durant notre progression on dépasse une antique baraque aux parois désossées. Une ruine ne datant pas d’hier.
« Le pire est à venir »
Cinglante, la phrase de Margaux, claque contre les vents ascendants.
Je vois, perpétuellement, se dresser devant nous, une nouvelle montée.
« Pire que des montagnes russes! »
Mes oreilles sifflent, m’indiquant que nous devons être bien haut. Ma respiration s’amplifie de plus belle.
Courte pause. Puis on repart. Les ombres se rallongent. La lumière décline.
« Il va faire bientôt nuit. On va devoir utiliser la petite lampe frontale! »
Nous accélèrons le pas.

18:21

Margaux me désigne le paysage du doigt.
« On dirait une un tableau fraichement peint! »
Une portion de l’île, énorme rocher posé sur l’eau, se teinte de belles touches de couleurs tirant vers le pastel. Le lac se pare d’un draps bleu roi aux reflêts bleu marine. En
toile de fond, au loin, se dresse la quebrada et ses monts eneigés. Au-dessus des cimes bien blanches, le ciel commence à s’embraser. Sous nos pas, la piste semble s’enfuir vers l’horizon.
On avance.

18:37

La lune commence à montrer sa jolie frimousse. Dans ce treck sans fin, tout en marchant, on tue le temps à refaire le monde, discutant de notre excursion dans ce passionnant monde pré-colombien.
Il fait presque nuit. Un froid de canard, descendant du crépuscule, me frôle le cou.
Glaglagla!
Avant que l’obscurité nous enveloppe, Margaux allume sa lampe.

18:48

Encore une montée!
Nous prions pour que ce rude escalier, que l’on escalade maintenant avec difficulté, soit le dernier.

18:50

Ouff!
Le chemin redescend! Le ciel se teinte désormais d’un noir profond, laissant éclater une myriade d’etoiles.
Mes oreilles, gélees, se balancent au vent telles deux stalactites.
Margaux, avec le mince faiseau blanc de sa lampe frontale, creuse un chemin de lumière dans ce paysage charbonneux. Trois petits points jaunes, étranges éclats de diamants plantés au bout du sentier, semblent indiquer le chemin. Avec nos gros sac, dans l’obscurité, nous ressemblons à deux rois mages, paumés sur une route de montagne, tentant de s’orienter en suivant les étoiles.

19:03

Entrée dans une sombre forêt. J’entends le murmure d’une chute d’eau.
Non! C’est juste une grosse bourrasque venant balayer le sol, sur notre passage. En levant les yeux, j’admire un court instant la voute céleste parsemée de paillettes.
On poursuit l’étoile du Berger.

19:14

Sur cet obscure chemin inca, légèrement éclairé par la lune, surgissent deux types un peu bourrés.
« Des Bresiliens »
me murmure Margaux.
Les deux types nous racontent qu’ils comptent se rendre de l’autre côté de l’île. Soit 3 h de piste, de nuit, sans lampe, et dans un froid quasi Sibérien. Je leur souhaite bon courage!
Abandonnant les deux loustiques dans la nuit noire, nous avançons à pas de loup.

19:27

Au bout d’une longue marche, un panneau nous accueille enfin.
« Welcome »
« Isla Del Sol, Challa, Norte »
Nous approchons du but, épuisés mais excités.

Les pavés de pierre nous font quitter la forêt et la plaine pour remonter, à bout de souffle, vers les hauteurs.
On semble désormais avancer sur une corniche de terre, au bord d’un précipice sans fond.
Au loin, dans le noir, nous apercevons, comme par miracle, flotter un minuscule carré blanc.
« C’est sûrement une fenêtre encore éclairée ». Le chemin se retrécie progressivement contre le gouffre sans fond. Nous accélérons le pas vers la tache de lumière, infime espoir de vie sur ce morceau de terre… bercé par la lugubre et vide obscurité des nuits insulaires!