« Angélina, les mains de la vie », de Marie-Bernadette Dupuy.

Un roman très riche, tant au niveau du vocabulaire que des précisions historiques, mais aussi par l’intensité des émotions que l’auteure sait rendre au lecteur. Touchante, bouleversante, émouvante, l’histoire ne laisse pas indifférent et on partage sans peine les dilemmes douloureux auxquels l’héroïne est confrontée. Les rebondissements sont nombreux, les dénouements inattendus mais jamais sortis de nulle part. L’auteure sait poser le cadre et les personnages pour que tout s’imbrique très logiquement, finalement, comme le fait la vie en fonction de nos choix.

J’ai particulièrement aimé les scènes d’accouchements, décrites avec une grande sensibilité, toujours proches de la dure réalité de la vie de l’époque : hygiène déplorable des mères et des ventrières, idées fausses sur le corps féminin et l’enfantement, bébés morts-nés, naissances difficiles, mais aussi, bien entendu, de nombreuses naissances heureuses. Ce récit est un très bel hommage au métier de sage-femme, à l’évolution de leur formation, à leur importance grandissante auprès des futures mamans au fil des décennies, en remplacement des ventrières attachées aux préjugés, aux vieilles méthodes barbares, et ignorantes des précautions élémentaires en matière d’hygiène.

Un livre magnifique, dans lequel on plonge pour ne plus en sortir que par une promesse que se fait Angélina, promesse qui annonce le deuxième tome.

À côté de tout le plaisir que m’a procuré la lecture de cette belle histoire, quelques défauts m’ont dérangée.

Cela commence par la quatrième de couverture, qui parle d’un mariage dont Angélina se sortira pour exercer son métier de sage-femme dans la région où elle a grandi. Je me demandais, en lisant cela, comment l’héroïne allait se défaire de l’autorité de son mari, des liens qui l’unissaient à lui et la maintenaient forcément auprès de lui, pour réussir à aller travailler ; le divorce étant loin d’être chose commune et encore moins aisée au XIXe siècle. Déjà qu’elle avait eu un enfant illégitime, la pauvre, si en plus elle plaquait un mari qui l’avait acceptée avec son bébé, ça risquait de donner lieu à quelques beaux accrochages… J’ai guetté cet épisode tout au long du livre, pour finalement découvrir qu’Angélina allait rompre les fiançailles avant même qu’elles ne soient vraiment célébrées, juste après avoir rencontré la famille de son futur époux, avec qui il est vrai elle n’avait rien en commun et dont elle avait pressenti une emprise future trop importante sur sa vie d’épouse, et par-là même une menace évidente sur l’exercice du métier de ses rêves.

Ensuite, au niveau de la typographie, le texte pique les yeux. Pas une seule fois au long du livre les espaces insécables devant les points d’exclamation et les points d’interrogation ne sont respectées. J’ai été très étonnée par cette erreur globale un peu étouffante de la part des éditions Calmann-Lévy.

Enfin, j’ai l’habitude de relever des coquilles dans mes lectures. Angélina, les mains de la vie n’y échappe pas :

– p. 104 : emploi du prénom « Luise » au lieu d’Angélina. Aucune Luise n’évolue au fil du roman. Ce prénom semble avoir été le premier que l’auteur a donné à son héroïne, mais les corrections l’ont apparemment oublié au passage.

– p. 116 : « Elle avait vécu les dix jours précédents cette veille de fête dans un état étrange, partagée entre l’exaltation et le doute. »

« Précédents » est fautif, étant donné la présence du complément circonstanciel de temps qui suit. Un participe présent est nécessaire : « Elle avait vécu les dix jours précédant cette veille de fête dans un état étrange […]. »

« Précédents » serait correct en supprimant « cette veille de fête ».

– p. 80 et 483 : « l’air embarrassée » et « l’air bouleversée« . Le « e » placé ici, certainement dans le but de traduire le féminin du sujet Angélina, est fautif. L’adjectif s’accorde avec le nom qui le précède : « l’air », qui est masculin. C’est une erreur très courante que ne font pas les correcteurs.

Au vu des « coquilles » relevées ci-dessus, liste sans doute non exhaustive puisqu’en lisant je n’étais pas à la recherche des erreurs d’écriture, je me demande si les éditeurs successifs de ce livre, JCL au Canada puis Calmann-Lévy en France, emploient un correcteur, humain j’entends. Pour des raisons (non valables) de coût, beaucoup trop de maisons d’édition ne se contentent plus que des logiciels de correction, bien insuffisants, qui ne remplaceront jamais l’oeil d’un(e) correcteur/correctrice, pour corriger les manuscrits. Certaines coquilles que l’on trouve par-ci par-là dans la plupart des romans ne permettent pas, d’ordinaire, de douter de la présence d’un correcteur chez un éditeur, personne n’étant parfait. Mais ces erreurs-là sont trop grossières pour que l’on puisse les imputer à un professionnel… L’autre hypothèse serait que les éditions Calmann-Lévy ne se soient pas donné la peine de faire relire le livre afin d’y apporter des corrections éventuelles avant la mise sous presse pour la distribution française. Dans un cas comme dans l’autre, quel dommage de sacrifier la qualité d’un texte sur l’autel du besoin toujours plus avide de gagner toujours plus d’argent !

Car oui, ce roman est magnifique, mais il pâtit d’un manque de corrections. Pour une correctrice, c’est une constatation bien amère…

Angélina, les mains de la vie, de Marie-Bernadette Dupuy.

Éditions JCL, Canada – 2011. Éditions Calmann-Lévy-France – 2013.

650 pages – 21,35 €.

À noter : vous pourrez lire, en commentaire, la réponse des éditions JCL à ma critique.

Suite à leur commentaire très complet, j’apporte ici quelques précisions à propos des accords induits par la présence du mot air, précisions données par le Jouette (le dictionnaire d’orthographe et d’expression écrite) à l’entrée « avoir l’air » :

– avoir l’air : l’adjectif qui suit cette locution verbale a deux accords, selon qu’on veut appliquer l’adjectif au sujet ou à air. a/ Le plus souvent l’adjectif s’accorde avec le sujet. Elles ont l’air joyeuses. b/ Si le mot air ne veut désigner que le visage, la physionomie, on fait l’adjectif invariable. Les candidates ont l’air inquiet. On laisse également l’adjectif invariable si air a un complément. Elles ont l’air souriant des fillettes heureuses. Ou dans des expressions comme : elle a un air discret, elle a un mauvais air.